Nikos KAVVADIAS - Le quart
1954
Comme Melville pêcheur devenu écrivain, et le capitaine Joseph Conrad, ou encore Nordahl Grieg – auteur du Navire poursuit sa route – Nikos Kavvadias a vécu la vie de marin, officiant comme radiotélégraphiste. « Le radio est celui qui relie le bateau au reste du monde. Celui qui capte la parole du monde, confuse, crépitante de parasites… Métier poétique, métier de mots », écrit Olivier Rolin dans Cargos, préface à une réédition du Quart.
En novembre 1928, le jeune Kavvadias s’embarque comme mousse. Le métier de marin, l’auteur grec l’exercera sans interruption jusqu’à sa mort survenue à Athènes, en 1975, ce qui en fait un écrivain à part dans le paysage littéraire de son pays. Encore que son compatriote, Pavlos Nirvanas, bourlingua lui aussi au titre de médecin de bord.
Dès 1933, Kavvadias accède à la célébrité avec son premier recueil de poèmes rassemblés sous le titre de Marabout, oiseau d’Afrique énorme, chauve et disgracieux sous les traits métaphoriques duquel il aimait à se présenter. On raconte que tous les hommes d’équipage de Grèce en savaient des passages par cœur. Il y chante la musique des vers et l’écume des jours qui s’émoussent sur la crête des vagues.
Kavvadias est une vigie des mots. Guère prolifique, il publiera deux autres recueils de poésie : Brume, en 1947, puis À la cape, paru à titre posthume en 1975. On lui doit quelques nouvelles, dont la magnifique Li. Et aussi De la guerre, ou encore À mon cheval. Poète en une seule occasion romancier. Avec Le quart.
Notons que bien que de parents grecs, il est né le 11 janvier 1910, en Mandchourie, où son père possédait un commerce d’import-export. La Mandchourie, vers où dérivent justement les marins du Quart.
En 1928, Nikos Kavvadias commence médecine, mais la maladie de son père l’empêche de mener ses études à terme. Employé aux écritures dans un bureau maritime, il publie de la poésie sous le pseudonyme de Pétros Valchalas tout en collaborant à plusieurs revues littéraires, entamant même un feuilleton jamais terminé. À la mort de son père, il embarque comme matelot.
En 1954, l’année où la Palme d’or est attribuée pour la première fois au Festival de Cannes, où le Nobel de littérature est décerné à Ernest Hemingway, Le quart paraît.
Les récits de marins abondent en littérature. De l’Antiquité à Jules Verne, en passant par Conrad, Melville et Cendrars. Mais une odyssée maritime d’une telle noirceur, seul Le quart pour nous la conter. Plus noir encore que le charbon que les hommes de la soute s’épuisent à pelleter. Plus noir que les fonds de ces mers muettes, vastes mais creuses une fois les typhons partis siphonner d’autres âmes.
Astreints au quart, ce service de veille de quatre heures consécutives, les marins, jeunes et vieux, pilotins sentant encore le lait ou capitaines rincés de sel, finissent par buter sur l’amer constat : si l’on ne peut douter de la rotondité de la terre à force de naviguer autour du globe, ce sont bien les destins qui s’aplatissent.
Les noms de bateaux, ivres, mutins ou allégoriques qui croisent au large des ports légendaires de la littérature, on les sait à peu près tous par cœur : le Patna de Lord Jim. Le Pequod d’Achab. Celui d’Aldo dans Le rivage des Syrtes. C’est sans tarder qu’il faut ajouter Le Pythéas à cette flotte mythique. Même si pour l’allure, on repassera.
Le Pythéas : rien qu’un vieux rafiot vendu à la ferraille avant d’être réarmé in extremis par des armateurs grecs. Un cargo de cinq mille tonnes, standard de la Première Guerre mondiale tout juste bon pour le cimetière marin. Sauf qu’il tient encore la mer. Et le mérite des matelots n’y est, semble-t-il, pour rien. Les navires, finira-t-on par comprendre, « on ne les conduit pas, ce sont eux qui nous conduisent. » Comme la destinée.
Chaque traversée, au fond, serait l’affaire d’une dérive au large de soi. Que le bon Dieu vous prenne en pitié ou que le diable vous oublie n’y changera rien. L’âme des noyés sort par-derrière et celle des survivants est vouée à charbonner toujours plus loin. Puisqu’un marin débarqué n’est qu’un débris, autant retourner à l’enfer des typhons une fois qu’on s’est couché aux côtés des putes mythologiques des ports. Les seules, à l’exception des mères, à aimer votre odeur d’aqua marine, d’huile de poisson rance, de rouille et de phénol.
Le temps des escales ne sert dès lors qu’à gaspiller ses restes de vitalité dans les bordels ou les fumeries d’opium. À se salir les mains dans un tas de trafics : cigarettes, femmes, alcools. Bref, tout ce qui permet de se remettre à flot.
Et surtout de rembarquer. Car les marins, chez Kavvadias, bien plus que le déshonneur redoutent la terre ferme. Fuir, donc, sur le premier bateau. Et dans la mer tenter de laver ses péchés. Mais toute fuite semble sans issue : les navires sont des prisons flottantes. Au quart qu’y a-t-il à guetter sinon de terribles tempêtes sous les crânes ?
Tour à tour et tout à la fois récit, carnet de bord et poème. Suite de racontars quand, la parole enfin libérée, chaque homme d’équipage pousse son anecdote. Où l’obscénité la plus crue le dispute au cocasse. L’existence de ces damnés de la mer hésite entre potence et couteau, pourriture et maladie. Et puis, veille après veille, le roman s’épaissit. Le bavardage rude des matelots fait place à des bribes d’un soliloque embrasé. Une fois seul dans sa cabine, le marin se trouve aux prises avec la scie lancinante de sa conscience, « un grillon qui comme un marteau piqueur électrique déchire la tôle de sa tête. »
Avant que le récit de la traversée ne reprenne, peu à peu, les commandes. Les marins se succèdent au quart, tirant leur ferraille jusqu’en Chine où une guerre civile fait rage. Sûrement pas leur dernière vision d’apocalypse.